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Le ventre, notre deuxième cerveau

 

Les journalistes Fabrice Papillon et Héloïse Rambert racontent, dans leur ouvrage Le ventre, notre deuxième cerveau[1], que selon les investigations qu’ils ont menées auprès de scientifiques, le ventre recèle un trésor : un deuxième cerveau, constitué par le système nerveux intestinal. Si celui du haut pense, se projette et réfléchit, celui du bas peuplé de milliards de neurones, veille à notre digestion et agit de son côté. Ces neurones génèrent angoisses, humeurs, émotions, et interagissent avec l’encéphale. Ils commandent certains de nos comportements, aidés par l’exceptionnelle faune bactérienne qui peuple notre ventre (Nous possédons plus de bactéries que de cellules humaines). D’après Fabrice Papillon et Héloïse Rambert, selon certains scientifiques, nous serions des « véhicules » à bactéries, qui interagissent avec notre système nerveux entérique, prennent le pouvoir sur un certain nombre de nos décisions et comportements.

Ce qui permet de comparer les neurones de l’intestin à un autre cerveau, c’est leur nombre, leur structure étonnamment proche de celle du cerveau qu’abrite notre boîte crânienne, et leur organisation. On sait désormais qu’une conversation secrète existe entre nos deux cerveaux, sous forme d’échanges subtils, sanguins ou nerveux, un langage neuro-chimique complexe qui recèle encore beaucoup d’inconnues. Pourtant agir sur l’un peut influencer l’autre.

Notre ventre est un extraordinaire écosystème bactérien en symbiose avec notre organisme, que les scientifiques nommaient auparavant la flore intestinale et qu’ils désignent désormais par la formule : microbiote intestinal. Dans nos intestins vivent pas moins de 100 000 milliards de bactéries, c’est-à-dire dix fois plus que le nombre de cellules qui peuplent notre corps tout entier. Ce microbiote est d’une richesse incroyable : chaque être humain porte dans son ventre huit cents à mille espèces de bactéries différentes. L’ensemble pèse deux kilos, soit plus que notre propre cerveau. Les chercheurs le considèrent comme un véritable organe. Les bactéries qui peuplent naturellement notre flore intestinale sont infiniment précieuses. « Les bactéries font partie de notre identité. On peut dire qu’elles et nous entretenons un mutualisme : nous tirons bénéfice d’elles mais elles tirent aussi bénéfice de nous, puisque nous leur apportons tous les nutriments nécessaires à leur multiplication. On les appelle d’ailleurs des bactéries « commensales », ce qui veut dire, si l‘on s’intéresse à l’étymologie du mot, « qui mangent à la même table » que nous », précise Marie-José Butel, écologiste-bactériologiste à la faculté des sciences pharmaceutiques et biologiques de l’université Paris-Descartes, interviewée par Fabrice Papillon et Héloïse Rambert.

Le ventre s’exprime dans toutes sortes de troubles psychiques : les troubles du comportement alimentaire, la perte ou l’augmentation de l’appétit dans le cadre d’une dépression nerveuse, etc. Nous savons instinctivement que nos états mentaux se répercutent sur notre ventre. Le ventre est le premier organe touché lorsque nous sommes soumis à nos émotions.

Les innombrables bactéries nichées au creux de nos intestins ont leur importance dans le dialogue bilatéral complexe qui lie notre ventre à notre cerveau. Les scientifiques en sont désormais persuadés : le microbiote possèderait des pouvoirs surprenants. Les bactéries intestinales seraient capables d’influencer nos émotions et nos relations au monde. C’est peut-être la clé de l’efficacité de la médecine chinoise face à la nôtre, impuissante à soulager bien des maux. De tels microorganismes seraient capables de moduler nos pensées, nos émotions et notre façon d’être, décideraient peut-être de nos humeurs, détermineraient notre comportement. L’activité du ventre influencerait notre personnalité et nos choix, nous rendrait timides ou téméraires.

Pour Emeran Mayer, gastro-entérologue américain, professeur aux départements de médecine, de physiologie, de psychiatrie et de sciences béhavioristes de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), « il existe des centaines d’études qui montrent que, chez l’animal, les bactéries intestinales ont un effet sur l’anxiété, la dépression, ou encore les douleurs. L’effet des manipulations du microbiote chez l’animal est très notable. Les bouleversements comportementaux observés sont très nets. Le problème, c’est que ces résultats ne sont pas transposables à l’homme. » Par contre, Emeran Mayer a démontré que chez l’homme, les probiotiques peuvent agir sur le cerveau, comme pourraient le faire toute modulation ou perturbation de notre flore intestinale.

La question s’impose : notre ventre est-il intelligent ? Pierre Rimbaud, fondateur d’Enterome, postule qu’il est effectivement très malin. Notre moral, nos inquiétudes, nos états d’âme… pourraient être conditionnés de manière significative par ce que recèle notre ventre. « Je pense même que les bactéries pourraient nous contraindre à penser à ce qu’elles souhaitent pour leur propre bien » s’amuse le médecin.

De nouvelles disciplines scrutent l’interaction entre nos cellules et l’environnement. De nombreux facteurs (alimentation, pollution, stress, etc.) finissent par changer la structure même de notre ADN, la molécule qui gère nos gènes, et en modifient la cohésion, le fonctionnement. L’épigénétique tente ainsi d’expliquer ces modifications physiques, qui nuisent à l’expression normale de nos gènes.

Il semble de plus en plus évident que la combinaison de très nombreux facteurs, associant notre profil génétique pur, notre protéome (la nature des protéines que nous produisons), nos modifications épigénétiques ou encore notre entérotype (donc la nature de notre flore bactérienne intestinale) pourraient permettre de dessiner de plus en plus précisément notre « carte à risques », autrement dit nos prédispositions à certaines pathologies plus ou moins graves, plus ou moins chroniques.

Du point de vue médical, en attendant d’en savoir plus, il paraît essentiel de se focaliser sur les facteurs environnementaux qui interagissent et influencent la plupart de ces processus. En particulier, notre état psychique (et notamment le stress et la dépression) ; l’environnement (les particules toxiques, parfois nanométriques, qui nous assaillent) ; et, bien sûr, l’alimentation. Choisir une alimentation adaptée à son profil entérique, à sa flore bactérienne, pourrait se révéler déterminant, même s’il est difficile d’en comprendre dès à présent les ressorts. Certaines modifications épigénétiques pourraient même être défaites par l’alimentation, comme semblent le montrer les recherches en nutrigénétique.

Une alimentation permettant de nourrir le microbiote et toutes les cellules du corps de manière à garantir l’équilibre entre la partie physique et la partie psychique du corps humain est essentielle pour améliorer le bien-être personnel – et celui du microbiote. Le bien-être psychique, du point de vue alimentaire, c’est d’abord une sensation de ne plus avoir faim ; d’avoir dégusté avec plaisir des aliments qui donnent une sensation corporelle d’apaisement, de détente, sans être gêné par la quantité ou la qualité des aliments ingérés. Un repas réussi et équilibré libère l’esprit et permet de se concentrer sur autre chose. Car la principale fonction de l’alimentation, au-delà de survivre, c’est de parvenir à un équilibre psycho-sensoriel digestif, c’est-à-dire de créer des conditions psychiques qui permettent d’accomplir autre chose et d’avoir une bonne estime de soi.[2]

 

[1] FABRICE PAPILLON, HÉLOÏSE RAMBERT, Le ventre, notre deuxième cerveau, Tallandier/Arte Éd.

[2] FABRICE PAPILLON, HÉLOÏSE RAMBERT, Le ventre, notre deuxième cerveau, Tallandier/Arte Éd.

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